Louise Michel

« La pétroleuse » pour les uns, « la Vierge Rouge » pour les autres. Un des symboles de la Commune de 1871. Une anarchiste, une meneuse, une autrice, une penseuse, une passionnée, une révolutionnaire…

Tant de gens et tant d’idées se revendiquent d’elle !
Tant de drapeaux sont levés parce qu’elle les aurait tenus !
Tant de causes sont « justes » parce qu’elle les cautionnerait, si elle était encore là.
Et tant de reprises et de fausses affirmations sur son statut et sur ses idéaux…

Mais qui était-elle ? Et surtout, quelles étaient ses motivations, quelles étaient ses pensées ?

Voyons rapidement sa vie : Née en 1830, élevée sans père par une mère domestique de petite bourgeoisie, elle accède à l’éducation par l’employeur de sa mère, qui l’élève comme l’un de ses enfants, et deviens institutrice. Elle enseignera en province puis à Paris, dans des écoles ou auprès de particuliers, surtout des femmes.
Républicaine, elle refuse de prêter serment à l’empire de Napoléon III et rejoins ses opposants, où elle rencontre la plupart de ses amis ou mentors, tant en politique qu’en écriture.
Refusant la dérive autoritaire de la 3ème république, et pensant d’abord au bien-être du peuple parisien, elle fait partie de la ligne dure des communards, dont elle porte le fusil et anime régulièrement les clubs pour y porter sa voix.
Condamnée pour sa participation à la Commune, elle est déportée au bagne de Nouvelle-Calédonie, où elle prend partie pour les Canaks, la population locale. *1
De retour en Europe en 1880, elle enchaîne les conférences et les débats pour la promotion et le soutien de l’anarchisme.
Elle s’éteint en pleine tournée, en janvier 1905.

Cette femme, avant tout une militante, est restée fidèle à ses principes. Tout au long de sa vie. Elle refusera le Second Empire, demandera à être fusillée comme ses camarades communards, refusera de quitter le bagne ou la prison si ses camarades ne viennent pas, refusera de porter plainte suite à une tentative d’assassinat sur sa personne…
Ses idées et idéaux, ancrées en elle, la suivront au bout du monde, et ne faiblirons jamais.

Aujourd’hui, qui peut se réclamer de cette femme ? Et de ses idées ?
Peut-on prendre le parti de son engagement et le revendiquer ?
Oui, mais dans un contexte particulier : le socialisme libertaire, l’anarchisme, son seul et unique combat.
Tout autre reprise de sa personne et de ses idées est fausse et mensongère.
Tout morcellement de ses combats et de sa vie ne peut que mener à renier sa mémoire.

Louise Michel, à ses débuts, n’est qu’une simple républicaine, partisane du peuple et de sa plus simple composante : le citoyen. Tous les citoyens, y compris les femmes, doivent s’exprimer, pour elle. Avant et pendant la Commune, elle s’efforcera de promouvoir le citoyen comme unité de base de la démocratie.
Pour cela, elle s’appuiera sur l’éducation des femmes, seul moyen de les sortir de l’emprise de la famille et de l’Église, et de leur donner une conscience de classe et de corps.
Lors de sa déportation à Nouméa pour sa participation à la Commune, elle rencontrera plusieurs intellectuels et politiques, tant d’Afrique que d’Europe, et se convertira à l’anarchisme.

Ou plutôt, elle mettra un nom et une étiquette sur les idéaux qu’elle arbore.
Et un drapeau, ce fameux drapeau noir qu’elle porte le 9 mars 1883, pour la 1ére fois en France, sera porté par tous les anarchistes du monde.*2
Pendant tous ses combats, elle mettra en avant le peuple, les citoyens et les êtres humains. Tous en premier avant le système, quel qu’il soit.

Aujourd’hui, Louise Michel est érigée en sainte du féminisme et en égérie du Droit des Femmes.
La première assertion est fausse et la deuxième ne l’est qu’à moitié.
Louise Michel était-elle féministe ? Oui, à son époque. De nos jours, avec la/les définition/s de ce terme ? Non.
Pour elle, l’égalité entre les hommes et les femmes passe d’abord par la suppression des classes. L’égalité dans les lois, si il n’y a ni changement d’opinions ni de systèmes, ne vaut rien pour elle.
« Je ne puis m’élever contre les candidatures de femmes, comme affirmation de l’égalité de l’homme et de la femme. Mais je dois, devant la gravité des circonstances, vous répéter que les femmes ne doivent pas séparer leur cause de celle de l’humanité, mais faire partie militante de la Grande armée révolutionnaire.
[…]
Nous voulons, non pas quelques cris isolés, demandant une justice qu’on n’accordera jamais sans la force ; mais le peuple entier et tous les peuples debout pour la délivrance de tous les esclaves, qu’ils
s’appellent le prolétaire ou la femme, peu importe
» *3

Cette égalité, comme dit précédemment, passe par une égalité d’accès à l’éducation. Une éducation républicaine et égalitaire, qui donnerait aux futurs citoyens ET citoyennes un juste accès à la culture et à la connaissance. Ce qui permet à ces gens, éduqués par cette accès égalitaire à l’école, de s’investir avec connaissance et intelligence dans le processus social et civique. Donc de voter en toute conscience, d’être élu, de participer à des débats et des référendums…
« La tâche des instituteurs, ces obscurs soldats de la civilisation, est de donner au peuple les moyens intellectuels de se révolter. »
« Tant que les études n’auront pas une méthode encyclopédique de manière à élargir l’horizon au lieu de le restreindre, il se joindra à tous les obstacles de la pauvreté qui entravèrent le vieux maître d’école, les obstacles du préjugé qui fait craindre ce qui ne fait pas partie du coin exploré. »
A son époque, cette vision de l’éducation, que l’on pourrait nommer  »non-genré », n’était pas du tout partagé par les élites et les gouvernements en place, quel que soient les pays !
Cette passion pour l’éducation se retrouve à tous les stades de sa vie. Elle enseignera en primaire autant qu’à des adultes, à des hommes et à des femmes. À Nouméa, elle ouvrira une classe pour les habitants locaux, les Canaks, et les soutiendra corps et âmes. Pendant la Commune, elle proposera une loi sur l’éducation pour tous qui sera votée, même si l’application sera très chaotique. De plus, le gouvernement de Versailles abrogera toutes les lois votées par la Commune.

De même, l’exemple type de l’oppression systémique à son époque est la prostitution (et encore aujourd’hui… ). Comment nait la prostitution ? De la pauvreté. De la mainmise d’un petit groupe sur les salaires et le travail, et de l’exploitation de la misère humaine par d’autres. La disparition de cette oppression, de ce système, diminuera la prostitution et, à terme, la fera disparaitre.
« Oui, lève-toi, malheureuse qui as si longtemps combattu et qui pleures ta honte ce n’est pas toi qui es coupable. Est-ce que c’est toi qui as donné aux gros bourgeois scrofuleux et ballonnés leur faim de chair fraîche ? Est-ce que c’est toi qui as donné aux belles filles qui ne possèdent rien l’idée de se faire marchandise ? » *4
« C’est ainsi que doit procéder le misérable bétail humain : la femme n’a pas à perdre son temps en réclamant des droits illusoires (ceux qui les lui promettent n’en jouissent pas eux-mêmes), elle a à prendre sa place en tête de l’étape qui lutte, et en même temps à se délivrer elle-même de la prostitution dont nul autre qu’elle-même ne la délivrera. » *5

Si Louise Michel appelle à l’égalité entre les hommes et les femmes, c’est dans un but plus grand : « Je revendique les droits de la femme, non servante de l’homme.
[…]
Nous sommes une moitié de l’humanité, nous combattons avec tous les opprimés et nous garderons notre part de l’égalité qui est notre seule justice. La terre appartient au paysan qui la cultive, la mine à ceux qui la fouillent ; tout est à tous, pain, travail, science, et plus libre sera la race humaine, plus elle tirera de la nature de richesse et de puissance.
» *6
Ainsi, pour elle, l’Homme et la Femme sont égaux, devant la loi et entre eux, et doivent avancer et lutter côte-à-côte.

Enfin, elle soutient ses idées jusqu’à demander à mourir pour elles.
Après la Commune, lors de son procès, elle se présente comme combattante de ligne, non comme simple « participante ». Elle y aura été institutrice, oratrice, ambulancière et surtout soldate, et demande aux juges de la fusiller, comme ses camarades, comme un homme. Elle utilisera ce procès pour défendre la cause de la Commune, et pour essayer d’effacer les mensonges répandus à ce moment par le gouvernement.
« Ce que je réclame de vous, qui vous affirmez conseil de guerre, qui vous donnez
comme mes juges, qui ne vous cachez pas de la commission de grâces, de vous qui êtes des militaires et qui jugez à la face de tous, c’est le champ de Satory
*7, où sont déjà tombés nos frères.
[…]
M. le Président : Je ne puis vous laisser la parole si vous continuez sur ce ton.
Louise Michel : J’ai fini… Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi… » *8

Ceci n’est pas du féminisme, c’est de l’anarchisme.
Et ceci, tout entier, fut Louise Michel : une militante, une combattante pour l’abolition des classes.

*1 aujourd’hui orthographié « Kanaks »
*2 le drapeau noir est adopté dès la fin 1882 par les différentes organisations anarchistes. Il est porté par d’autres avant L. Michel, mais c’est elle qui, en France, marquera le plus les esprits.
*3 Louise Michel, Mémoires, p255
*4 Louise Michel, Mémoires, p416
*5 Louise Michel, Mémoires, pp 424-425
*6 Louise Michel, Mémoires, p396
*7 Satory : camp de détention où nombre de communards mourront fusillés ou faute de soins.
*8 Compte rendu de La Gazette des tribunaux, audience du 16 décembre 1871

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