Flora Tristan

Flora Tristan, une « socialiste féministe » d’époque.


Parmi toutes les penseuses et théoriciennes du féminisme, Flora Tristan occupe une place à part. Elle a vécue, et subie, le poids et les contraintes de la société du fait d’être une femme au 19ème siècle. De plus, elle a très tôt conscience de la séparation de la société en classe, et deviendra une fervente supportrice du socialisme, national et international.

Flora Tristan est née en 1803 suite au mariage en Espagne entre Thérèse Laîné (ou Laisney) et don Mariano de Tristan Moscoso, dont elle prendra une partie du nom. Mais son père meurt en 1808 et la vie se complique : le mariage fait par un prêtre insermenté n’est pas reconnu ! Sa mère ayant fuie la France à la Révolution, et y ayant perdu sa fortune et son héritage, et la famille de son père ne reconnaissant pas cet acte, aucun apport financier ne va venir les aider.
Sa mère, son frère (qui décèdera peu après) et elle partent pour la campagne et s’installeront à Paris vers 1818. Flora n’a alors aucune éducation, et seul une certaine affinité avec la peinture lui permet de trouver du travail dans l’atelier
de lithographie d’André Chazal. Le salaire gagné par cet emploi sortira, pour un temps, sa mère et elle de la précarité.
Son employeur la remarque, pour son talent et sa beauté, et tombera amoureux d’elle, un sentiment partagé par Flora.
Leur mariage aura lieu le 3 février 1821. Les plaisirs et l’amour de ce début de relation tourneront vite au conflit : la mentalité, les aspirations et la vision de la vie de chacun des époux ne s’accordent pas ensemble… Même leurs enfants ne seront pas source de rapprochements.
En 1825, Flora Chazal quitte son époux et commence les démarches administratives pour le divorce. Elle prendra le nom de son père : Tristan. A cette époque, une femme n’est juridiquement et légalement responsable que par son père, ses frères ou son mari, pas par elle-même. Cette demande aura donc un grand impact sur son entourage : son mari la haïra, sa famille se détournera d’elle et ses amis s’en éloigneront pour un temps.

De 1825 à 1833, elle cachera ses enfants chez sa mère, et se fera domestique pour payer leur éducation, et voyagera dans plusieurs pays d’Europe, dont l’Angleterre en 1826 et 1831.
Son mari retrouvera trace des enfants en 1830, et tentera plusieurs fois de les reprendre, malgré le jugement de séparation des biens obtenu en 1828.

En 1833, après avoir pris contact avec la famille de son père (les Tristan Moscoso), son oncle l’invitera au Pérou, et lui promettra une rente. Elle y découvrira la vie de la noblesse, et poursuivra son auto-éducation commencée pendant ses voyages.
La découverte de son mariage, et ses critiques de la société péruvienne, la feront rentrer en France en 1834 avec une petite somme d’argent. Elle fera fructifier celle-ci, ce qui lui permettra de subvenir en grande partie à ses besoins jusqu’à la fin de sa vie.

De retour en France en 1835, son double statut de femme seule et étrangère lui pèseront lourd. Elle écrira son premier ouvrage ayant une visée militante : Nécessité de faire un bon accueil aux femmes étrangères. Ce texte traite de l’apport possible des étrangers pour le pays d’accueil, et plus encore des femmes. Elle y mêle religion, féminisme et bon sens.
Ce texte la rapproche des écrivains socialistes parisiens et des cercles littéraires et artistiques de tous bords. Elle fréquentera les Saint-Simoniens et les Fouriéristes, Proudhon, Constant, Gosset, J. Laure, Béranger…

Les altercations de plus en plus violentes avec son mari vont la pousser à s’engager en faveur d’une réformation de la loi du divorce, abolie en 1816… Les enfants seront enlevés, les accusations de prostitutions, d’inceste et les violences physiques seront nombreuses, de la part des deux époux. La demande de séparation des corps, ce qui se rapproche le plus du divorce pour une femme, sera le paroxysme de la honte pour André Chazal.
En 1838, il lui tendra une embuscade et lui tirera un coup de pistolet dans le dos ! Flora Tristan ne sera que blessée et son mari sera mit en prison.
en 1839, il sera condamné à 20 ans de travaux forcés, et la séparation de corps ne sera plus qu’une formalité : Flora Tristan reprendra définitivement son nom, et le portera fièrement.

Flora Tristan publiera en 1838 son roman : Méphis. Ce roman la placera à égalité avec Georges Sand qui écrit depuis 1829 et dont la renommée dépasse déjà les frontières françaises.
Ce roman, dans la plus pure inspiration du romantisme, où un jeune prolétaire et une aristocrate féministe nouent une idylle qui se terminera par la mort des deux amants. Mais derrière ce remix de Roméo et Juliette, les idées de Fora Tristan sont déjà écrites : le pouvoir de la masse prolétarienne sur la minorités dirigeantes, les dérives du sectarisme religieux infecté par l’argent et le pouvoir des femmes dans l’élévation de l’humanité.
Ce texte, sous l’habillage du romantisme, est presque un essai pour le socialisme « moderne » (au sens d’améliorer la vie pour le plus grand nombre, dont les ouvriers, par opposition au capitalisme et au nationalisme, les courants majoritaires de l’époque).

Continuant dans ce sens, et après un troisième voyage à Londres, elle publie son deuxième essai politique en 1840 : Promenades dans Londres. Si elle y fait l’éloge de l’industrialisation de la ville, de sa force de production et de son dynamisme la présentant comme un exemple pour l’Europe, elle dénonce les mauvaises conditions sanitaires et morales des classes laborieuses. Les horaires de travail interminables de 10h à 15h et au-delà ainsi que l’emploi des enfants de moins de 10 ans, le manque d’éducation généralisé, la violence et la prostitution permanente…


Elle met en garde contre la poursuite du progrès au détriment de l’être humain, et commence à poser les bases de ce que peut donner l’union des prolétaires contre le système.
Cette étude sociale de Londres, et surtout des ouvriers et de leur famille, va marquer de nombreuses personnes de par le monde, et sa lecture va en impressionner plus d’un ! Engels lui-même lira cet ouvrage et s’en inspirera pour écrire La situation de la classe laborieuse en Angleterre (1845).

L’ouvrage le plus important de Flora Tristan est publié en 1843 : L’Union ouvrière.
Elle y décrit la constitution de la classe des travailleurs en un ensemble uni pour pouvoir lutter pour l’affranchissement du prolétariat, et à terme, un changement de système permettant l’égalité de tous. Cette classe ouvrière aura donc son mot à dire sur son travail, et sa puissance mènera ses membres et ses comités en politique pour faire porter les idées et revendications là où elles peuvent être appliqués et être ensuite utiles à tous. Ces comités auront aussi la charge de l’éducation des enfants, des soins publics, des malades et des personnes âgées. Elle y rappelle le principe d’égalité entre les hommes et les femmes.
Elle n’envisage à aucun moment l’usage de la force ou de la violence pour imposer ses idées, seule la force du nombre et le bon sens rendront vertueusement l’application de l’union ouvrière.
Ce texte, très peu connu aujourd’hui, marquera l’ensemble des penseurs du socialisme de l’époque. Plusieurs phrases seront reprises, aménagées ou améliorées et rentreront ensuite dans la postérités :
. Union universelle des ouvriers et des ouvrières […]
. Prolétaires, unissez-vous !
. C’est le projet d’internationale ouvrière […]
Elle publiera ce livre grâce à une souscription, l’ancêtre du crow-funding, dont la moitié des fonds viendront d’ouvriers,
l’autre de sympathisants au socialisme (Blanqui, Eugène Sue, Georges Sand…)
Si elle s’adresse d’abord aux ouvriers français, elle envisageait d’exporter son idée à l’étranger, et elle prévoyait la disparition, à terme, de l’armée et des armes, par l’union des ouvriers de tous les pays.

Le Manifeste du Parti Communiste, paru en 1848, reprend certaines de ces idées.
Ni Karl Marx ni Engels ne rencontreront jamais Flora Tristan, se méfiant de sa foi et de son mysticisme religieux, mais ses écrits seront lus avec attention.

Après un début de « tour de France » pour promouvoir son ouvrage et ses idées, comme les Compagnons, Flora Tristan décèdera de maladie en 1844 à Bordeaux, où elle sera inhumée. Son tombeau sera payé par des souscriptions d’ouvriers : ils la porteront en terre, paieront sa concession et lui érigeront un tombeau, sur lequel sera sculpté son ouvrage, L’Union ouvrière.

De manière posthume, ses notes seront rassemblées pour créer son dernier ouvrage : L’Émancipation de la Femme, en 1846.
Cet essai la fera entrer dans le panthéon des autrices féministes. Elle y décrit un monde sous lequel la femme serait l’égale de l’homme et ce d’un point de vue juridique, politique et administratif. Ceci permettrait une élévation générale du bien être humain et la disparition de certaines tares de la société, comme la prostitution, la guerre ou l’abandon des enfants.
Cet ouvrage replace aussi la femme dans la société, et rappelle que la femme est à considérer avant tout vis-à-vis de sa classe sociale. Donc que son combat doit avant tout être pour une égalité de classe.

Flora Tristan fera, avec sa vie, son vécu et sa foi, un curieux mélange de féminisme, de socialisme et d’humanisme.
A son époque, ses positions l’ont amenée en opposition totale avec la société, sa famille et une bonne partie des penseurs. Mais elle en a inspirée d’autant plus, et son nom reste encore connu grâce à ça.



R.

. bibliographie :
 https://fr.wikipedia.org/wiki/Flora_Tristan#Bibliographie

. Sources :
Flora Tristan, de D. Desanti, éd. 10/18
La vie de Flora Tristan, de J. Baelen, éd. Seuil

L’union ouvrière, de F. Tristan, éd. Prévot
Promenades dans Londres, de F. Tristan, éd. Delloye

L’émancipation de la femme, de F. Tristan, éd. MazetoSquare