Nathalie Le Mel.

La moins connue de la Commune de Paris, et pourtant probablement aussi importante que Louise Michel et Élisabeth Dmitrieff. C’est une ouvrière, syndicaliste et révolutionnaire qui milite à visage découvert depuis les grèves des relieurs en 1864 à Paris. Elle n’hésitera pas non plus à prendre les armes pendant la Commune et à monter sur les barricades, lors de la semaine sanglante, avant d’être arrêtée et condamnée au bagne en Nouvelle-Calédonie en même temps que Louise Michel.

Nathalie Duval née le 24 août 1826, à Brest, d’une famille peu aisée, d’un père corroyeur (1) et d’une mère sans profession connue.
1) Corroyeur: artisan qui transforme la peau travaillée par les tanneurs pour lui donner les caractéristiques nécessaires en fonction de son utilisation future.
Ses parents gèrent par la suite un débit de boisson, place de la Médisance à Brest. Elle sera élevée ainsi dans une famille modeste, mais républicaine, qui fera des sacrifices pour lui donner une éducation et une instruction en l’envoyant à l’école jusqu’à l’âge de 12 ans. Ce qui est extrêmement rare en cette première moitié du 19e siècle où les filles de même condition sociale qu’elle finissaient, pour la plupart, dans la prostitution.

Sa construction politique commence probablement au moment où elle quitte l’école pour commencer à travailler comme ouvrière relieuse. A cette époque, en parallèle de son travail, elle aide ses parents à tenir le débit de boisson à Brest. Celui-ci est situé Place de la Médisance, qui doit son nom à cause des plaintes et ragots colportés en permanence à cet endroit. C’est un lieu obligatoire pour tous ceux qui descendent ou remontent du port, ainsi qu’un lieu de marché où la paysannerie rencontre le milieu ouvrier.

C’est là qu’elle découvre les conditions de travail déplorables des ouvriers de l’arsenal. Ainsi, quand en 1843 éclate la grève des arsenaux de Brest, dû à l’utilisation des forçats comme main-d’œuvre ouvrière, elle est aux premières loges (2).
2) Les forçats et prisonniers de Brest étaient utilisés dans les industries et entreprises de Brest, au détriments des ouvriers et employés salariés régionaux : « On ne saurait présenter le travail à l’arsenal de Brest sans évoquer les milliers de forçats qui y ont vécu et subit leur peine, de 1749 à 1858. Durant presqu’un siècle, les bagnards ont participé au développement du port de Brest, creusant ou curant les bassins, participant à la construction ou à l’entretien des vaisseaux de la flotte, transportant de lourdes charges. Cette main-d’œuvre, abondante et docile, sera aussi utilisé dans les travaux publics, comme l’aménagement du cours Dajot ou le creusement du canal de Nantes à Brest (en particulier la tranchée de Glomel). Mais l’usage de la force animale ou humaine est scellé avec l’essor au XIXe siècle de la révolution industrielle : les machines à vapeur développent des puissances infiniment plus importantes et travaillent plus vite que les hommes. Aussi, on comprend bien que les machines, dès lors que leur utilisation est devenue régulière et irréversible, aient sonné le glas de la présence des forçats dans les arsenaux et les ports. S’ajoute à cela un réel problème de concurrence déloyale, dénoncé de plus en plus fortement par les ouvriers et artisans brestois. »
(Brest et la révolution industriel, Dossier Pédagogique 1er degré, Musée de la Marine, Académie  de Rennes, Gilbert Elleouet, conseiller pédagogique, Jean-Jacques Grall, professeur- relais et le service culturel du musée de la Marine à Brest, 2015)

Elle découvre la lutte sociale par ce biais illégale, puisqu’à cette période le droit de grève n’est pas reconnu. Elle fut aussi fortement marquée par les milliers de décès provoqués par la famine de 1847, ainsi que par la trahison de la petite bourgeoisie lors de la révolution de 1848, entraînant des déportations dont certaines passaient par Brest: « De ces grévistes condamnés un peu partout en France, aux déportés de juin 1848, Nathalie put donc juger des institutions de l’état en définitive toujours au service des nantis » (3).

En 1844, elle se marie avec Adolphe Le Mel, relieur comme elle. Ils quittent Brest pour Quimper avec leur premier enfant en 1849 où ils y ouvrent une librairie, Nathalie étant férue de lecture et de livres, avec un petit atelier de relieur puisqu’ils le sont tous les deux. Deux autres enfants vont naître : un en 1853 et le dernier en 1859. A Quimper, le militantisme socialiste de Nathalie Le Mel est déjà connu. Dans l’histoire de Quimper, écrite sous la direction du professeur Kerhervé, on trouve une brève évocation de Nathalie : « …une grande lectrice de journaux socialistes, elle choqua la bourgeoisie de la ville par son féminisme, » (4)

Après la faillite de leur librairie de Quimper, la famille Le Mel arrive à Paris en 1861, avec ces trois enfants dont un en bas âge. Commence alors pour Nathalie la montée d’une indépendance conjugale, liée à ses activités politiques au sein de ses activités professionnelles. Un rapport d’un commissaire de police sur son attitude : « Elle s’était fait remarquer par son exaltation, elle s’occupait de politique ; dans les ateliers, elle lisait à haute voix les mauvais journaux ; elle fréquentait assidûment les clubs. » (5). C’est sûrement à ce moment-là qu’elle se fit remarquer par Eugène Varlin et son frère, tous deux relieurs comme elle.

En août 1864, soit trois mois après la promulgation de la loi Olivier (6), les relieurs de Paris déclenchent une grève.
6) La loi Olivier du 25 mai 1864 supprime le délit de coalition qui datait de la Révolution française. Cette loi permet aux ouvriers de faire grève s’ils respectent certaines conditions : ne pas empêcher le travail des non-grévistes, ne pas commettre d’acte de violences. Même si cette loi représente une avancée sociale, elle reste limitée. Le droit de réunion n’est toujours pas reconnu, ce qui complique l’organisation des ouvriers.
Cette grève porte surtout sur le temps de travail et ses rémunérations.

Nulle part n’apparait une quelconque demande d’égalité salariale homme/femme, dans cette lettre de revendication envoyé au patronat et signé par 400 personnes. Nathalie Le Mel y participe à deux niveaux : en tant que relieuse et en tant que représentante syndicale. Lors de la seconde grève de 1865, provoquée par le patronat pour contester ces conquis sociaux, ces derniers sont perdus. Mais ce sera loin de n’être qu’une défaite, puisqu’elle permit la création de sociétés d’épargnes et de crédits mutuels (7).
7) Les sociétés de secours mutuel sont les ancêtres des mutuelles telles que régies par la Charte de la mutualité.

Complétée aussi par une assurance contre le chômage et en introduisant dans les statuts de ces organismes « l’égalité entre les deux sexes devant les droits et les devoirs. Deux femmes Nathalie Le Mel et Mlle Ozier, sanctionnèrent, par leur adhésion, cette conquête féministe due à Varlin. » (8) C’est ainsi que Nathalie Le Mel entra dans un conseil d’administration d’une de ces sociétés, composé de quinze membres.
Son activité militante déborda bien vite du cadre corporatif des travailleurs de la reliure. C’est donc sans surprise qu’elle pris son adhésion à la branche Française de l’Association Internationale des Travailleurs.
C’est d’ailleurs par cet intermédiaire que Nathalie Le Mel, E. Varlin ainsi que sept autres personnes, vont créer les statuts qui vont régir le lieu-dit « La Marmite », dont Nathalie en sera la responsable : pas une cuisinière, mais une oratrice très appréciée et très écoutée. Comme en confirme le témoignage d’un ancien utilisateur de ces lieux, Ch. Keller : « La citoyenne Nathalie Le Mel ne chantait pas ; elle philosophait et résolvait les grands problèmes avec une simplicité et une facilité extraordinaires. Nous l’aimions tous ; et elle était déjà la doyenne. J’apprends avec joie qu’elle est encore fidèle à son poste, et je la salue de tout mon coeur, au nom des anciens de la « Marmite », et en l’associant à l’hommage que vous vous apprêtez à rendre à la mémoire héroïque d’Eugène Varlin» (9). La « Marmite » n’allait pas tardé à devenir une ramification de l’Internationale, mais gérée par une femme ! Ces activités politiques, syndicales et mutualistes intenses, l’opposent fortement à son mari qui ne partage pas du tout son combat. Il souhaite lui interdire ces activités militantes, comme les moeurs de l’époque l’y autorise. Elle refuse, rentre dans la confrontation, lui reproche son alcoolisme, puis un jour, par lassitude, quitte le domicile conjugal et part trouver refuge à la « Marmite » avec ses trois enfants. Un divorce sera prononcé à son tord.

La condition des femmes, à Paris, en ce 19e siècle, est difficile pour ne pas dire horrible et encore plus si l’on vient de province. Les revenus sont miséreux et bien souvent la prostitution est un complément de salaire. Ce sont surtout les bourgeois qui profitent de cette détresse, car ils ont les moyens d’entretenir financièrement des relations avec ces « petites provinciales » tant que cela leur plaît, un tableau de Degas (vers 1868-1869) montre cette relation. Intitulé « l’intérieur » voir « le viol » il montre cette domination bourgeoise sur le petit peuple, principalement féminin.

Les quatre mois du siège de Paris, du 19 septembre 1870 au 28 janvier 1871, n’ont pas arrangé la situation des femmes, déjà bien difficile avant la guerre contre les Prussiens.
En ce début de la Commune de Paris, des femmes et des hommes s’opposent à cette exploitation des femmes. Nathalie Le Mel obtiendra la fermeture des maisons closes, mais ne pourra empêcher la prostitution clandestine. Malheureusement, d’autres revendications plus féministes, comme le droit de vote et d’éligibilité des femmes, l’égalité des hommes et des femmes devant la justice, le mariage et la gestion des biens du couple, ne seront pas abordés durant cette période. Toutes ces demandes seront occultées par les soucis civils et militaires que réclame la Commune de Paris. Ces femmes ne s’en offusqueront pas. Le 11 avril 1871, elles défendront, auprès du comité central de la Commune de Paris, Nathalie Le Mel en tête, le droit de participer aux combats du prolétariat, avec la création de « l’Union des femmes pour la défense de Paris et des soins aux blessés » (10). La création est acceptée, des fonds et des locaux sont débloqués pour son bon fonctionnement. Nathalie Le Mel et tant d’autres femmes, fut l’une des créatrices de ce club, mais elle n’en sera pas l’une des signataires fondatrices. C’est son amie et protégée Elisabeth Dmitrieff, de 25 ans sa cadette, qui apposera sa signature en bas du document, avec sept autres signataires toutes ouvrières, contrairement à E. Dmitrieff qui est issue de l’aristocratie Russe. Nathalie, elle, restera dans l’ombre comme à son habitude, mais toujours très active. Nous retrouvons sa signature au bas de trois affiches éditées par ce même club.

Le but de l’Union des femmes pour la défense de Paris et des soins aux blessés, est de libérer les bras masculins des soins afin qu’ils soient disponibles pour combattre cet ennemi commun que constitue l’armée Versaillaise, mais aussi le droit de porter des armes pour la défense de La Commune et le combat anti-cléricale. Il est spécifié que ces femmes peuvent aussi porter les armes pour renforcer des positions. D’abord présentes sur les remparts, pour évacuer les blessés et faire le coup de feu de temps en temps, elles prendront une part plus qu’active au fil du temps. Un journaliste du Times, impressionné, écrit en avril 1871 :  « Si la Nation française ne se composait que de femmes, quelle terrible Nation ce serait ! »
Lors de la semaine sanglante, la dernière de la Commune, Nathalie Le Mel participera très activement à la défense des barricades, des Batignoles à la Place Blanche. Son groupe est composé au départ d’une cinquantaine de femmes. On les voit s’occupant des blessés communards, mais jamais des Versaillais. Elles motivent aussi les hommes à rester à leur poste et quand ceux-ci s’enfuient le groupe prend aussi la relève et fait le coup de feu. N. Le Mel ne sera jamais vu les armes à la main. Pourtant elle restera avec son groupe, reculant de barricades en barricades jusqu’à la dernière où son groupe fut vu : celle de la Place Blanche. Elle réussit à s’enfuir des combats, et à se cacher jusqu’au 21 Juin 1871, date où elle fut arrêtée. Plusieurs témoignages, lors de son procès, attestent de sa présence sur ces barricades : « sa figure m’a frappé, car elle était seule âgée au milieu des jeunes filles, toutes armées de fusils et portant des brassards d’ambulancières ainsi que des écharpes rouges. » (11) Peut-être était-elle présente, lors de cette nuit du 22 au 23 mai, lorsqu’un chroniqueur inconnu écrit : « J’ai croisé une barricade particulière, elle s’élève Place Blanche. Elle est parfaitement construite et défendue par un bataillon de 120 femmes environ, » (12). Le 11 septembre 1872, le 4ème Conseil de Guerre la condamne à la déportation fortifiée, comme 3989 de ces camarades, dont 20 femmes, parmi lesquelles Louise Michel…

Nous savons peut de choses des relations qu’elles ont partagé toutes les deux lors de leurs années de bagne, mise à part un goût commun pour apprendre à lire aux enfants kanaks, et leurs prises de positions aux côtés des révoltés Kanaks contre le colonialisme, parfois contre leur camarades communards. Après six années de bagnes, elle rejoint la France le 20 juin 1879, suite à une amnistie générale.
A son retours elle trouvera un travail de plieuse au journal l’Intransigeant. Nous ne savons rien des contacts qu’elle aurait pu renouer avec les membres de sa famille. Nous savons seulement que quelques anciens de la Commune aimaient se rencontrer chez elle pour évoquer leurs souvenirs. Dès son retour elle reprit ses activités syndicalistes et militantes, autour de la reliure et de l’édition. Quand l’ancien communard Benoit Malon sort son premier numéro de « La Revue socialiste » Nathalie Le Mel écrit aux directeurs de la publication : « Nous sommes avec vous puisque la revue doit être une tribune où pourront s’exposer toutes les idées sociales, sans aucune exclusive, à la condition qu’elles auront pour objectif la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme. » (13)

Le féminisme de Nathalie Le Mel est une opposition à l’esprit paternaliste de certains de ces contemporains. Elle estime, à juste titre, qu’au vu du comportement des femmes lors de la Commune, elles n’ont pas besoin que les hommes décident sans les consulter de ce qui est bon ou pas pour elles.

Elle décédera le 8 Mai 1921 dans un hospice, à Ivry-sur-Seine.
Le journal « l’Humanité » Dans son numéro du 21 mai 1921, publie une page entière consacrée au 50ème anniversaire de la Commune, et Nathalie y trouve une place prépondérante. Il en va de même dans la revue « La Commune », où on peut lire : « Nathalie n’était pas seulement une communarde. Elle a sa place dans l’histoire du mouvement ouvrier en tant que pionnière de l’organisation syndicale et en tant que combattante résolue de la cause des femmes. » (14)

3) Nathalie Le Mel Une communarde bretonne révolutionnaire et féministe ; Eugène Kerbaul ; le temps des cerises 2009, p. 26.
4) Idem, p. 32.
5) Idem, p. 37.
8) La vie ouvrière ; 5ème année, n°87 ; 5 mai 1913 p. 524-525.
9) Idem, p. 560.
10) Réimpression du journal officiel de la commune de Paris ; Victor Bunel édition ; 1872 ; journal officiel du 14 avril 1871 ; p. 260.
11) Nathalie Le Mel Une communarde bretonne révolutionnaire et féministe ; Eugène Kerbaul ; le temps des cerises 2009, p. 93-95.
12) Réimpression du journal officiel de la commune de Paris ; Victor Bunel édition ; 1872 ; journal officiel du 24 mai 1871 ; p. 653.
13) Nathalie Le Mel Une communarde bretonne révolutionnaire et féministe ; Eugène Kerbaul ; le temps des cerises 2009, p.134-135.
14) Idem, p.148-149.

Bibliographie:

  1. « Nathalie Le Mel, une communarde bretonne révolutionnaire et féministe », d’Eugène Kerbaul, éditions Le temps des cerises, 1997.
  2. « Histoire des femmes dans la Commune de Paris », Gérald Dittmar, édition Dittmar, 2003.
  3. « Des graines sous la neige. Nathalie Lemel, Communarde & visionnaire», de Roland Michon (textes) et Laëtitia Rouxel (dessins), éditions Locus Solus, 2017.
  4. Le site internet de l’Association des amies et amis de la Commune de Paris 1871 : commune1871.org

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E.Gène